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Chronique de la semaine



La Chronique classique de Music & Opera.
Désormais, vous pourrez lire chaque semaine cette humeur du moment sur la Musique & l'Opéra


Informations : Hugues Rameau
17 rue Cler - 75007 Paris - France
Tél. +33 (0) 1 53 59 39 29
Fax. +33 (0) 1 47 05 74 61











- NATALIE FOREVER !


Pour tous les amoureux d'opéra, l'annonce de la disparition d'une voix est une nouvelle redoutée. Lorsqu'il s'agit de Natalie Dessay, c'est un drame. La soprano vient de faire allusion à la fin de sa carrière au micro de Marion Ruggieri dans « Il n'y en a pas deux comme Elle » sur Europe 1, le dimanche 12 février et dans une interview qu'elle a accordé à Thierry Hillériteau pour le Figaro, le 15.
Même s'il faut nuancer le propos, (elle a déclaré qu'en 2015, elle prendrait une année sabbatique et plus si affinité…), elle semble résolue à vouloir changer de carrière et se consacrer, pourquoi pas, au théâtre. Après Johnny Hallyday dans Tennessee Williams, tout est possible. Mais il semble clair que fatiguée, elle n'a plus envie d'opéra. Bien sûr, on ne verra pas au pied de son immeuble des fans hystériques en pleurs s'arracher les cheveux en hurlant son nom mais l'émotion est vive. Au-delà de l'admiration que lui portent les amateurs de lyrique, Natalie Dessay est connue de tous grâce à l'image de la soprano moderne, décomplexée et rigolote qu'elle a véhiculé sur les plateaux de télévision ou à la radio. Sur scène, on aura rarement entendu autant d'applaudissements saluant la performance vocale et l'incroyable présence scénique. Natalie Dessay est déjà une légende.

C'est une lassitude mais surtout le corps qui ne suit plus qui motive son souhait de prendre une année sabbatique et peut-être de renoncer définitivement à l'art lyrique. La soprano a toujours parlé ouvertement des difficultés et du travail harassant que son art exige. Spontanée dans les interviews, elle a même cassé un tabou en 2002. Jamais auparavant un chanteur lyrique n'avait annoncé ouvertement souffrir de polypes sur les cordes vocales comme elle l'a fait. Comme pour le cancer, ces choses là ne se disaient pas. Elle a subi deux opérations suivies de longs mois de repos et de silence. La rééducation a été un moment lourd et les doutes sur son retour sur scène ont certainement été pesants. Et comme une libération après une longue bataille contre soi-même, le nouveau souffle s'est traduit par une soif de rôles différents, le début d'une nouvelle carrière...

Avant 2002, sa voix lui impose les rôles de soprano léger qu'elle dit ne pas trop aimer. Les spectateurs sont renversés par les suraigus d'Olympia, la poupée des Contes d'Hoffmann. La prouesse vocale prime avant tout mais Natalie subjugue aussi par ses talents d'actrice. Apportant le drame dans l'air des clochettes de Lakmé, elle immortalise à tout jamais l'interprétation du rôle, ringardisant au passage des partenaires qui ne sont pas à son niveau ! Sans grande imagination, les directeurs de Théâtre lui proposent tous La Reine de la nuit de la Flûte enchantée. Ce faux grand rôle où malgré deux airs époustouflants, la cantatrice n'a pas grand chose à jouer et se contente la plupart du temps de rester en coulisse. Elle accepte cependant la mise en scène intelligente de Robert Carsen qui lui apporte ce petit plus dramatique où l'actrice peut s'exprimer. Comme, bien évidemment, le succès est au rendez-vous, elle chantera de nouveau le rôle jusqu'à l'ennui.
Le chemin était déjà tout tracé pour celle que l'on présentait trop facilement comme la nouvelle Mady Mesplé. C'était mal connaître l'artiste qui refusera les rôles d'amoureuses cucul comme Gilda de Rigoletto ou l'opérette sauf si c'est pour rire avec un metteur en scène aussi débridé et brillant que Laurent Pelly dans Offenbach. Car il lui faut toujours quelque chose à défendre dramatiquement. Heureusement Richard Strauss à écrit pour sa tessiture les Sophie du Chevalier à la Rose, die schweigsame Frau et Zerbinetta d'Ariane à Naxos. Les metteurs en scène Patrice Caurier et Moshe Leiser lui offrent cette inoubliable Ophélie du Hamlet d'Ambroise Thomas. Mais quand l'actrice s'imagine en Traviata, en Madama Butterfly, la voix de la chanteuse lui impose toujours les mêmes rôles. Certes, Natalie aurait pu aborder la Lulu d'Alban Berg, mais la partition est trop longue et trop dure à apprendre. Mener une grande carrière internationale impose de gérer un temps que l'on n'a pas !

Et puis, le problème de corde vocale apparaît et les annulations s'enchaînent. Tout s'arrête alors. On tremble de ne plus revoir Natalie Dessay sur scène mais elle fait front, elle revient, elle a vaincu !
Est-ce parce qu'elle a failli perdre son instrument, que l'actrice veut prendre sa revanche ? Dans cette nouvelle carrière, ce n'est plus la voix qui dicte les choix. Elle aborde les rôles dramatiques qui lui plaisent, abandonnant les suraigus qui ont fait sa réputation. Comme toutes les grandes stars, Natalie a des détracteurs qui hurlent quand elle annonce vouloir chanter les grandes héroïnes du bel canto, Manon… et surtout, cette Traviata si espérée. Elle n'a pas la voix du rôle mais, comme disait Callas, personne ne l'a. Il faut trois voix pour chanter Violetta. Cette deuxième carrière se construit aussi avec les amis, les metteurs en scène aimés comme Laurent Pelly qui lui donne cette Melisande incroyable, cette Fille du régiment… Elle se permet de nouvelles incursions dans le domaine baroque avec son amie Emmanuelle Haim. Mais il faut reconnaître que la voix n'est plus la même. Les aigus autrefois si brillants deviennent laborieux parfois et le son se casse par moment. Comme consciente de ses limites, on imagine que Natalie Dessay a voulu tout donner en se faisant plaisir, quitte à se brûler les ailes. Comme ces héroïnes romantiques, elle s'est consumée.
Personne n'oubliera ses contre-la, ses incarnations, son nom en grand sur les affiches de saison du Met et toutes ces émotions qu'elle nous a données. Ces grands moments que nous partagerons encore jusqu'en 2015 et après… Formons le voeu !

Hugues Rameau - Music & Opera
Le 20 février 2012



- INTOUCHABLES


A ce jour, plus de 19 millions de spectateurs en France et 3,5 millions en Allemagne ont vu le très bon film Intouchables. L'histoire de cette belle rencontre entre un homme très riche et tétraplégique et un jeune de banlieue débordant de vie est une jolie ode à l'ouverture d'esprit mais aussi une petite charge contre le politiquement correct. Le naturel du personnage interprété par Omar Sy contraste avec la compassion pesante de l'entourage du handicapé joué par François Cluzet. Le superbe duo d'acteur provoque une empathie d'autant plus immédiate pour les lecteurs de Music & Opera que le personnage de Cluzet écoute à plein volume, l'Ave Maria de Schubert… de la musique classique, forcément ! On aurait pourtant aimé qu'Intouchables s'affranchisse encore plus des idées préconçues car hélas ! le film s'embarrasse de lourds clichés toujours aussi plombants.

Forcément, le grand amateur de classique aime l'art contemporain, la poésie et il évolue forcément dans un univers d'ultra luxe. Figé comme une image d'Epinal, l'univers de la culture est associé une fois de plus aux hautes sphères de la société comme si la chose culturelle ne pouvait pas être partagée par tout le monde. Aux riches, l'opéra, aux jeunes de banlieue, la musique bon marché qui bouge. Une des plus jolies scènes du film illustre ce propos. Driss, le personnage joué par Omar Sy, s'ennuie profondément lorsque Philippe/François Cluzet tente de lui faire aimer Vivaldi et Bach. Scène suivante, fini l'orchestre et les compositeurs morts, place à l'Ipod et retour aux vivants Kool and the Gang et Earth Wind and Fire… C'est sans doute l'une des plus belle scène du film. Omar Sy bouge comme jamais sur cette musique et dans les yeux de François Cluzet, on sent toute la jubilation de cet homme dans son fauteuil qui danse par procuration. La vraie vie est là et certainement pas dans l'admiration passive des choses du passé, des natures mortes. Insidieusement, en sous-entendant toujours que la musique classique est ennuyeuse, que l'art contemporain est une grande escroquerie, que la poésie est ridicule... on ne considère plus tout à fait les amateurs de culture comme des gens comme tout le monde. On les enferme dans une étrange bulle, une nouvelle caste d'intouchables.

Autre exemple, ce disque dont le titre éloquent « Je n'aime pas le classique mais ça j'aime bien » semble dédouaner l'homme de la rue qui souhaite acheter une compilation car comme une maladie honteuse, il faut cacher ses goûts pour la musique, la littérature, la peinture... Sans rentrer dans la polémique de la Princesse de Clèves, il s'est opéré comme un clivage entre les gens communs et les « intellos ». Par un étrange glissement sémantique, aimer l'art aujourd'hui, c'est être considéré péjorativement comme un intellectuel. Or quoi de plus spontané que l'émotion ressentie devant une toile de Rembrandt ou à l'écoute d'une cantate de Bach ? Il est dommageable de ringardiser la musique classique surtout pour les jeunes générations. N'en déplaise aux clichés on peut aimer Jamiroquai, Defected in the House et Debussy ! Beaucoup d'opérations sont organisées par les maisons d'opéra pour faire venir les moins de 30 ans. Petite goutte d'eau censée combler un fossé avant qu'il ne se transforme en béance. Quand on songe a tout ce qui se passe sur scène, à la fougue et à la jeunesse des interprètes qui choisissent de consacrer leur vie pour cet art mort, on aimerait retrouver cette réalité au cinéma ! Et loin d'être ringards, Chen Reiss, Vittorio Grigolo, Gautier Capuçon écoutent aussi certainement Earth wind and fire. Il n'y a pas deux mondes qui s'opposent, alors déclarons la guerre aux clichés ! Voici notre slogan électoral qui veut dénoncer la segmentation de notre société opposant d'un côté les amateurs d'opéra, de l'autre, les gens normaux. Nous disons : Non !

Non, les chanteuses d'opéra ne sont pas que des grosses dames coiffées d'un casque à plume qui hurlent. Non, les théâtres ne sont pas des succursales de maison de retraite même si l'âge moyen des spectateurs est assez élevé. Non, ce n'est pas cher si l'on compare avec un concert de Madonna ou un match de foot. Non, ce n'est pas toujours la même histoire de la soprano amoureuse du ténor et du baryton qui contrarie leurs plans (qu'on voie Les Noces de Figaro de Mozart, le Chevalier à la Rose de Richard Strauss ou la Belle Hélène d'Offenbach !). Non, les haute-contre ne sont pas des castrats, ce sont des hommes entiers. Non, on ne fait pas que pleurer à l'opéra et si jamais on rit, ce n'est pas pour se moquer d'un arbre qui chante. Non, il est inutile d'avoir fait des études de musicologie poussées pour apprécier le classique. Non, l'allemand n'est pas une langue dure, c'est même l'une des plus belles langues chantées. Non, il n'y a pas que des décors en carton pâte et des mises en scène ringardes (Chéreau, ringard !?). Non, la longueur n'est pas insupportable, c'est juste que la mise en scène n'est pas réussie. Et surtout non, on ne s'ennuie pas à l'opéra ou dans les salles de concert. Même si les spectateurs ne sont pas des rockers, ce n'est pas l'envie d'arracher les fauteuils qui leur manque. C'est juste le respect des lieux, souvent classés !

Hugues Rameau - Music & Opera
13 février 2012



- LE CHOIX POLITIQUE


Que ce soit en Allemagne, aux Etats-Unis ou en France, le visage de nos dirigeants va peut-être changer. La grande échéance arrive et avec elle, se profilent de fameuses élections et les débats nécessaires pour faire vivre la « res publica ». Les discours vont alimenter les clivages. Dénonçant une incompétence générale, l'opposition va attaquer la majorité en place qui en réponse, défendra des bilans merveilleux et attaquera… l'opposition. Dans cette guerre de tranchée sous les coups des chiffres et de la rhétorique, le citoyen trouvera son camp et votera. Sourires pour les uns, grimaces pour les autres, comme au théâtre il y aura le grand soir, des bravos et des huées.

Tout aussi inépuisable mais moins anecdotique que la météo, la politique est sans doute le sujet de discussion favori. Toute l'année, autour du zinc ou dans les dîners mondains chacun aime partager sa vision du monde avec plus ou moins de véhémence. La querelle n'est certes pas le propre de l'homme, mais c'est l'un des traits de caractère qui le définit le mieux. Depuis la bataille d'Hernani, on sait que les théâtres sont aussi des lieux où s'expriment les passions exacerbées. Les livres d'Histoire nous rappellent la querelle des bouffons, celle des Gluckistes et des Piccinnistes, le fameux scandale du Sacre du Printemps au Théâtre des Champs-Elysées, sans parler des véritables actes politiques. Lorsque Verdi compose le « Va, pensiero », le choeur des hébreux dans Nabucco, c'est une voix qu'il donne aux milanais alors sous la férule autrichienne. Politique encore, le geste de Riccardo Muti qui, avant de bisser le célèbre choeur, lors de la représentation exceptionnelle à l'Opéra de Rome pour le 150ème anniversaire de la création de l'Italie, s'adresse à Silvio Berlusconi présent dans la salle en ces termes : « j'ai honte de ce qui se passe dans mon pays… si nous continuons ainsi, nous allons tuer la culture sur laquelle l'histoire de l'Italie est bâtie. » Il y a des soirs où l'opéra n'est pas qu'une partie de plaisir!

La culture et la politique se livrent à une valse faite d'attraction et de rejet. Farouchement libre, le monde des Arts a besoin des moyens octroyés par les politiques qui ne sauraient asseoir leur pouvoir sans le rayonnement culturel. Les chiffres parlent souvent pour nous rappeler que l'art lyrique coûte cher au contribuable. Mais personne ne peut croire que dans le monde occidental, une capitale puisse se passer de son opéra. Paris sans le Palais Garnier aurait le goût du champagne sans bulle, du vin blanc ! Les polémiques entretiennent le débat...
Comme celle de nos dirigeants, la politique des directeurs d'Opéra est un merveilleux et inépuisable sujet de querelle. Toute la saison, sur les forums, dans les journaux, à l'entracte, on se déchire, on s'empoigne, on n'est pas d'accord sur des sujets aussi essentiels que la mise en scène, les chanteurs, les oeuvres... En résumé, tel un chef d'état, le Directeur de l'Opéra, pour contenir la révolution, a la lourde tâche de satisfaire tous les soirs un public ô combien exigeant. Bientôt, la France se prépare à une autre grande mutation : le mandat du directeur de l'Opéra national de Paris arrive à échéance ! Mais à la seule différence d'un Président de la République, il est nommé non pas par le peuple-spectateur mais par le Ministre de la Culture. Voici une belle histoire de jeux de pouvoir, de culture et d'art, une autre grande aventure politique !
Même si l'actuel directeur Nicolas Joël n'est en place que depuis trois ans, son successeur doit être nommé à la fin de cette saison 2011-2012 pour occuper le poste à partir de 2015. Comme rien n'est trop beau pour Paris, ville des lumières, il faut une personnalité phare. L'on parle déjà de Stéphane Lissner et de Dominique Meyer, les prestigieux directeurs des toutes petites institutions que sont la Scala de Milan et l'Opéra de Vienne. Ces deux français loués à juste titre ne sont pas tout à fait des inconnus, le premier pour avoir fait les beaux soirs du Théâtre du Châtelet puis du Festival d'Aix-en-Provence et le second comme dernier directeur du Théâtre des Champs-Elysées. C'est entre les lignes de leurs prochaines interviews qu'on devinera s'ils sont, ou non, candidats. L'enjeu est de taille, il s'agit de la nouvelle esthétique de l'art parisien mais en temps de crise, il nous faut un gestionnaire. Cet homme providentiel pourrait être Serge Dorny qui, à la tête de l'Opéra de Lyon, a démontré, étude marketing à l'appui, que si l'opéra est un art qui coûte cher, il engendre en retour une activité économique notable avec des retombées bénéficiant aux entreprises (source : Le Monde du 6 janvier 2012). N'en déplaise au Ministre du Budget ! Il y a bien évidemment d'autres outsiders comme le brillant Jean-Marie Blanchard. Ancien Directeur de l'Opéra de Genève actuellement sans théâtre, il a prouvé ses mérites par l'intelligence de sa programmation et des distributions parfaites.
Tout cela est peut-être beaucoup de bruit pour rien car le premier candidat à sa réélection, c'est Nicolas Joël lui-même qui peut viser un nouveau mandat, comme d'autres...

Hugues Rameau - Music & Opera
6 février 2012



- LA VICTOIRE


Le monde de l'art et de la culture est en ébullition, comme tous les ans à la même époque. Les rétrospectives de l'année sont passées, place maintenant aux nominations et récompenses en tous genres. Qui sera le meilleur acteur, la meilleure soprano, le meilleur spectacle de 2011 ? Le suspens est insoutenable !

Le cinéma, avec les Césars et les Oscars, occupe la part belle dans les medias comme souvent mais plus particulièrement ces derniers jours grâce à The Artist, le film au titre ô combien fédérateur ! La récolte de distinctions américaines (3 Golden Globes et 10 nominations aux Oscars) a de quoi épater pour un film français. Rappelons au passage qu'une compétition internationale comme les Oscars récompense principalement des productions américaines. Côté musique classique en France depuis 1986, nous avons aussi une belle cérémonie de remise de prix : Les Victoires *...

A l'inverse des Oscars, les Victoires couronnent les grands artistes nationaux qui ont déjà une carrière internationale. Sans grande surprise d'ailleurs, les noms de Natalie Dessay ou de Roberto Alagna reviennent plusieurs fois dans la liste des lauréats. Un acteur récompensé peut inspirer des producteurs. L'impact de cette récompense doit avoir autant d'effet qu'une pichenette sur un A380 pour les artistes classiques, ces citoyens du monde qui parcourent déjà la planète depuis le début de leur fulgurante carrière. Etre le meilleur interprète de l'année doit certainement faire plaisir à Hélène Grimaud, Philippe Jaroussky ou Renaud Capuçon mais l'heureux récipiendaire dans un élan de modestie bienvenue, refuse souvent ce terme de « meilleur ». Les artistes ne sont pas engagés dans une compétition sportive où seule la performance compte. Alors quel est donc le critère objectif qui permet de sélectionner quatre artistes ? Plus mystérieux encore est le choix. Comment dire qui de Stéphane Degout, Sophie Koch ou Patricia Petibon mérite le plus la récompense, cette année ? Celui qui a été le plus rapide dans son changement de costume !? Qui de Pascal Contet, Nemanja Radulovic, Antoine Tamestit ou Alexandre Tharaud a la meilleure dextérité ? et les plus gros muscles ?
Mais ne boudons pas notre plaisir quand nous avons l'occasion de voir une fois par an, en « prime time », un grand show de musique classique à la télévision. Les audiences encourageantes rappellent régulièrement aux directeurs de chaîne qu'un public amateur existe et qu'il attend ce genre d'émission. D'autre part, à l'heure où les chaînes du cable multiplient les rediffusions des shows de variété de Gilbert et Maritie Carpentier, une idée toute simple à soumettre aux programmateurs pour attirer du public, serait de sortir de la naphtaline ce rendez-vous populaire où les soeurs Labèque croisaient Luciano, Yehudi ou Léo sous le regard bienveillant du présentateur. Il s'agit bien évidemment du Grand Echiquier. Jacques Chancel y programmait des artistes inconnus aux côtés de stars confirmées et ce, en dehors de toute promotion, ce qui pourait paraître audacieux aujourd'hui.
Maigre succédané, les Victoires de la Musique avec la catégorie des révélations offre une tribune à de jeunes artistes. Il faut reconnaître le discernement des votants car bon nombre d'anciens lauréats ont rencontré depuis le succès mondial. Evénement de taille cette année, pour la toute première fois, un tuba peut remporter le titre. On pensait cette catégorie aussi fermée qu'un club select, exclusivement réservée au piano, violon et violoncelle. Thomas Leleu qui a le mérite de faire connaître son instrument, prouve déjà son talent en étant nommé. Le répertoire du tuba n'étant pas le plus connu, souhaitons-lui bonne chance ! et caressons le doux espoir de le voir un jour nous parler tuba, dans une nouvelle émission de télévision à côté de Jean Dujardin...

Regrettons que comme peau de chagrin, la place de la musique classique à la télévision soit devenue de plus en plus anecdotique. Il n'était pas rare d'entendre Mozart dans les grandes émissions populaires. Depuis, le Grand Echiquier été remplacé par des émissions de variétés de plus en plus paillettes. Ces shows ont disparu à leur tour, laissant la place à la télé-réalité que tout le monde ou presque regarde, marginalisant les téléspectateurs qui n'adhèrent pas. Suggérons aux programmateurs ce mot de Jacques Chancel : « Il ne faut pas se contenter de donner au public ce qu'il aime, mais lui faire découvrir ce qu'il pourrait aimer. »


* Retransmises en direct sur France 3, les Victoires de la Musique Classique seront décernées le lundi 20 février, au Palais des Congrès de Paris.

Hugues Rameau - Music & Opera
Le 30 janvier 2012



- LA REVOLUTION


Il y a quelques jours, lundi 16 janvier, une figure majeure de la musique classique s'en est allée. Gustav Leonardt était un Maître du clavecin et bien plus encore : l'un des pionniers de la redécouverte de la musique baroque. Un révolutionnaire.

Sait-on que Gustav Leonardt a sorti les clavecins des musées ? Car aussi incroyable que cela puisse paraître aujourd'hui, l'instrument fût complètement oublié au XIXe siècle. Une éternelle histoire de mode veut qu'à l'arrivée du pianoforte, le clavecin était devenu un objet de décoration puis un vieux meuble finalement remisé et oublié. Wanda Landowska fit une première tentative de réhabilitation en 1912 mais on est loin du son redécouvert par Gustav Leonardt, grâce à ses recherches musicologiques dans les années 50.
La démarche du musicien n'est pas isolée. Le mouvement que forment Nikolaus Harnoncourt, Philippe Herreweghe, les frères Kuijken et d'autres s'apprête à établir de nouveaux grands principes d'interprétation. Leur mot de ralliement, c'est l'authenticité. Fini le musicologue-archéologue qui défriche les partitions dans l'obscurité des bibliothèques ! Ces chefs d'orchestre et de choeur vont entrer sous le feu des projecteurs pour jouer la musique avec une « nouvelle » ancienne technique. La révolution est en marche.

Leur Graal, c'est la reconquête du répertoire volé par les Romantiques qui, depuis Mendelssohn à qui l'on doit la conservation de nombreuses partitions de Bach, jouent la musique baroque comme la musique symphonique avec d'énormes formations orchestrales, à l'exemple de Karajan qui dirige les quatre saisons de Vivaldi avec une centaine de musiciens. Désormais, on fera appel à des instruments d'époque.

Ainsi, avec un certain radicalisme, ceux qu'on ne tardera pas à appeler les baroqueux réduisent le nombre de musiciens, montent des cordes en boyaux sur les violons comme à l'époque, imposent des voix d'enfant ou des voix d'homme dans les parties sopranos, changent même le diapason (la hauteur du « la » de référence). Surtout, ils créent des festivals et réenregistrent les tubes, notamment les concertos brandebourgeois ou les cantates de Bach. Un véritable choc et un profond bouleversement esthétique. Au fur et à mesure que se diffuse cette nouvelle musique, les réactions se font entendre et la controverse enfle. Les défenseurs du classique jugent le son laid. Les fausses notes et quelques couacs des débuts font douter même du professionnalisme des musiciens, poussant les plus cruels à dire d'un instrumentiste ou d'un chanteur qu'ils ne joue pas faux mais « baroque » ! Tandis qu'à Paris, le public fait un triomphe à Atys de Lully, le répertoire de ces agitateurs ne cesse de s'élargir. Ce ne sont pas seulement de géniaux compositeurs comme Haendel ou Rameau qu'ils nous font redécouvir. Un certain Mozart dépoussiéré connaît lui aussi une cure de jouvence. Malgré quelques scandales, notamment au Festival de Salzbourg alors très conservateur, les spectateurs sont de moins en moins divisés. Désormais, la musique baroque s'installe définitivement à l'affiche des grandes salles. Le paysage musical a radicalement changé, la bataille est gagnée...
Les enfants de Gustav Leonardt sont nombreux. Une nouvelle génération de Chefs d'orchestre s'affranchit et semble vouloir briser la frontière du répertoire en jouant toutes les époques. A eux aujourd'hui, d'entretenir la flamme...


Hugues Rameau - Music & Opera
23 janvier 2012



- LE PHYSIQUE DE L'EMPLOI


En 2004, une petite robe noire défrayait quelque peu la petite chronique du monde lyrique. Deborah Voigt, soprano très en vue, était débarquée de la nouvelle production d'Ariadne auf Naxos de Covent Garden sous prétexte qu'elle ne pouvait pas rentrer dans cette fameuse petite robe noire. Le metteur en scène était revenu à la charge, prétendant que la corpulence de Mlle Voigt ne lui permettait pas d'évoluer sur scène comme il le souhaitait. Cet argument de poids a jeté un froid car pour la première fois, on apprenait que le physique d'un chanteur pouvait poser problème sur scène.

Il est indéniable que la venue de metteurs en scène de théâtre à l'opéra a été une révolution. Aujourd'hui, une personnalité comme Patrice Chéreau est célébrée, à juste titre, pour avoir apporté ce petit plus de crédibilité. En usant intelligemment de psychologie dans ses mises en scène, il a rendu évident que les chanteurs étaient aussi des acteurs. Et si l'on parle souvent de l'art lyrique comme d'un art total, c'est qu'il peut réunir la musique, la danse, la littérature et le théâtre. Néanmoins, le chanteur reste le pivot central de cette belle alchimie.

Le travail demandé à l'artiste qui possède son instrument de musique en lui, est un travail physique avant tout. Les médecins vous diront que ce n'est pas la couche de graisse qui fait la voix mais que pour certains, elle peut aider à se « sentir » dans son corps. Même si le cliché de l'énorme dame avec son casque à aile n'est pas tout à fait faux, la diversité reste de mise à l'opéra où les canons esthétiques n'entrent pas en compte. La beauté de la voix suffit amplement. Or, que le choix d'un artiste se fasse sur son apparence physique plutôt que sur ses qualités vocales est une dérive.

Une nouvelle étape a été franchie. Récemment, on a pu lire dans une critique de spectacle que telle chanteuse n'avait pas le physique du rôle. Ce qui peut se concevoir sur une scène de théâtre paraît un étrange concept à l'opéra. Faut-il maintenant pour être crédibles que les chanteurs ressemblent physiquement à leurs personnages ? En poussant plus loin l'absurdité, faut-il engager deux adolescents pour chanter les airs de Roméo et Juliette de Gounod ? Dans La sonnambula de Bellini à la Scala, Luchino Visconti son metteur en scène, a couvert Callas de somptueux bijoux alors qu'Amina, le personnage, est une simple paysanne. Est-ce son jeu d'actrice et sa voix ou bien le physique du rôle qui est devenu légendaire ? Rappelons qu'au début de sa carrière, Callas était une forte femme et qu'elle non plus, n'aurait pas pu rentrer dans la petite robe noire, tout comme Montserrat Caballé, Jessye Norman, Margaret Price… et Luciano Pavarotti mais pour une autre raison !
Depuis, Deborah Voigt a fortement maigri perdant au passage un peu de son instrument. Toutes ces histoires de régime semblent bien superflues. On a appris cette semaine que Thomas Quasthoff mettait un terme à sa carrière de baryton car « ma santé ne me permet plus d'atteindre le niveau d'exigence que réclame mon art» Son lourd handicap ne l'a jamais empêché de faire rêver les spectateurs. Preuve que dans le chant classique, un chanteur talentueux aura toujours le physique de l'emploi.


Hugues Rameau - Music & Opera
16 janvier 2012



- Rencontre avec Chen Reiss
Chen Reiss

Parfois il nous est donné la chance de pouvoir rencontrer des artistes sensibles et délicats. La jeune soprano Chen Reiss nous a accordé une interview à quelques jours du concert qu'elle s'apprête à donner au Théâtre des Champs-Elysées, le 26 janvier prochain.
Chen Reiss partage son temps entre New York et Vienne où elle se produit très régulièrement. Née en Israël, elle emménage très jeune à New York où elle étudie le chant classique. Elle démarre sa carrière à Munich. Elle y rejoint la troupe du Bayerische Staatsoper. C'est là qu'elle chante Gilda et Nanetta pour la première fois ainsi que Sophie du Rosenkavalier. A l'Opéra de Vienne, elle interprète Pamina, Sophie et en mai 2012, Servilia. Elle se produit souvent au concert avec des orchestres prestigieux. Elle a déjà chanté au Musikverein, au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, au Carnegie Hall, au Teatro alla Scala, au Semperoper de Dresde, au Deutsche Oper, à Hambourg, à Florence, à Salzbourg, à Lucerne … et seulement deux fois à Paris !
Il est urgent de découvrir cette jeune artiste dont on parle déjà partout en des termes très élogieux (son nouveau Cd « Liaisons » a d'ailleurs reçu un Diapason d'Or de la revue Diapason). Chen Reiss nous a confié qu'elle est tombé amoureuse de Paris lors de sa première venue, à 12 ans. Depuis, elle rêve d'avoir les moyens d'y passer au moins trois mois de vacances, juste pour le plaisir...
Nul doute que le public parisien tombera sous son charme à son tour et qu'il voudra la voir plus souvent à Paris mais pour le travail aussi !

Hugues Rameau - Music & Opera
9 janvier 2012

Chen Reiss
Les français vous connaissent pour vous avoir entendu en Nanetta du Falstaff du TCE en 2010 puis dans un merveilleux Requiem de Fauré à Pleyel avec l'orchestre de Paris dirigé par Paavo Järvi qui a fait l'objet d'une captation. Mais quelle surprise, vous n'êtes pas dans le Cd paru depuis ?

Chen Reiss
: C'est un choix de la compagnie de disque qui a voulu Philippe Jaroussky. Mais le concert a été également enregistré sur le vif pour un dvd qui paraîtra en avril avec Matthias Goerne. C'est un merveilleux collègue et c'est vraiment l'un de mes chanteurs préféré. J'ai vu Tannhäuser à Vienne où il était absolument fantastique. A Paris, cela a été un moment incroyable. J'adore Paris !
J'ai failli venir pour la première série de représentation de Falstaff au TCE, en 2008 au dernier moment, car la soprano initialement prévue a annulé sa participation. Malheureusement, je ne pouvais pas annuler l'engagement que j'avais à Hambourg. Je respecte toujours mes engagements, c'est quelque chose d'important pour moi. Mais j'étais quand même déçue de ne pouvoir venir à Paris. Heureusement Dominique Meyer a de nouveau pensé à moi pour la reprise du spectacle et ce furent mes débuts à Paris. Cette Nanetta m'a porté chance car j'ai immédiatement été invitée à chanter le Requiem de Fauré avec l'Orchestre de Paris et dans la foulée, on m'a engagée pour le concert que je vais donner le 26 janvier au TCE avec l'Orchestre national de France et Daniele Gatti.

Vous êtes déjà très connue en Allemagne, en Autriche, aux Etats-Unis où vous avez déjà chanté au Carnegie Hall mais pourquoi encore si peu en France ?

C.R.
: C'est une bonne question. Peut-être ce sont les grandes villes… L'Allemagne, l'Autriche et la Suisse sont des pays qui donnent peut-être plus leur chance aux jeunes chanteurs. A New York, il faut que vous soyez déjà une star reconnue partout ailleurs avant de chanter au Metropolitan. Je ne sais pas vraiment comment cela se passe en France où il y a des chanteurs prestigieux. Peut-être les français donnent plus d'opportunités à leurs artistes. Les chanteuses comme Patricia Petibon ou Sandrine Piau que j'aime beaucoup ne sont pas justes des belles voix mais des grandes artistes, elles ont du style. Ce sont des femmes formidables.

Mais comme à New York, il a fallu qu'elles se fassent connaître ailleurs avant de chanter à l'Opéra national de Paris...

C.R.
: Les engagements, c'est quelque chose de très étrange parfois car il n'y a pas vraiment de règle. Parfois, cela n'a rien à voir avec la qualité. Ce n'est pas parce que vous êtes le meilleur chanteur que vous obtiendrez le meilleur engagement.
Je crois que la voix, c'est quelque chose de très subjectif, plus que les instruments comme le piano, le violon... Bien sûr on peut dire « j'aime ce pianiste » ou pas mais la voix est une chose unique. C'est vraiment l'instrument divin. Pourquoi telle voix va vous émouvoir aux larmes alors qu'elle laissera complètement froid votre voisin ? C'est une question de goût.

Comment découvre-t-on qu'on a une voix ?

C.R.
: J'ai toujours chanté, déjà enfant... Ma mère était chanteuse. Je suis donc né dans un environnement musical. Nous écoutions de l'opéra tout le temps. Je jouais aussi du piano et je faisais de la danse classique. J'adorais le ballet. J'avais d'ailleurs un professeur de danse qui était français comme ma nounou. Je savais parler français mais faute de pratique, hélas, je ne le parle plus vraiment ! J'étais aussi entourée de musique allemande parce que mes grands-parents hongrois parlaient allemand. J'ai toujours chanté pour ma famille ou pour mes amis, à l'école… En fait, j'ai toujours su que j'avais une voix.
Mais ce n'est pas le tout. La décision importante a été de choisir de consacrer ma vie à la musique. J'ai fait mes études à New York. Les premières auditions sont toujours assez difficiles. On peut se sentir pas trop rassurée et si vous n'avez pas suffisamment confiance en vous, c'est fichu ! Il faut être convaincue que ce que vous faites est vraiment ce que vous voulez faire.

Est-ce que vous travaillez votre voix tous les jours ?

C.R.
: Oui, presque tous les jours parce que je répète beaucoup. Bien sûr, j'essaie de faire des pauses et par exemple, après un concert ou entre deux représentations, je me repose. J'essaie de ne pas donner trop d'interviews, j'évite les lieux trop bruyants et trop enfumés. Mais bien évidemment, je ne m'empêche pas de discuter avec mes amis.
Je réserve aussi dans mon emploi du temps, des périodes juste pour l'étude. J'ai la chance d'avoir beaucoup d'engagements, et il faut être bien organisée pour apprendre les nouvelles partitions, les rôles, les mélodies... La plupart du temps, je vais à New York pour travailler avec mon professeur ou bien avec les répétiteurs à Vienne ou à Munich. C'est une manière de faire qui me convient bien.
On doit toujours être entièrement dévoué à sa voix. Votre corps, c'est votre instrument de musique. Par exemple, la veille d'un spectacle, vous ne pouvez pas faire la fête. Vous devez toujours faire attention aux courants d'air, à ce que vous mangez… Vous devez avoir une vraie discipline. C'est une vraie vie de servitude !
Il faut toujours être en bonne santé, pas seulement physique mais aussi mentale. Car si jamais vous avez peur ou si vous ne vous sentez pas solide, cela s'entend dans la voix. Même si vous avez une bonne technique, vous devez apprendre à maîtriser vos nerfs pour réussir à être complètement décontractée sur scène ou pendant une audition, ce qui est encore plus difficile. Il faut pouvoir laisser libre cours à votre expressivité et se placer dans cette zone de créativité. Parce qu'après tout, avec toute la technique et tout ce que nous apprenons, le plus important est de se produire pour partager ses sentiments et toujours de manière spontanée pour créer dans le moment...

Lors du concert à Paris, le 26 janvier, vous allez chanter la version orchestrale du « Pâtre sur le rocher » de Schubert mais aussi la suite de Lulu d'Alban Berg. Est-ce une partition difficile à apprendre ?

C.R.
: Oui, c'est très difficile.

Est-ce que vous chanterez Lulu, un jour ?

C.R.
: Peut-être, on me l'a déjà proposé mais c'est trop tôt. C'est un rôle très dramatique et il faut attendre encore.
A ce niveau de ma carrière, je chante plus de concerts que d'opéras et j'ai la chance de pouvoir choisir les rôles. Au début, quand vous faites partie d'un ensemble, vous devez chanter ce que l'on vous propose. Il y a des compositeurs que j'aimais plus que d'autres et parfois, j'ai fait des choses que je trouvais moins intéressantes mais c'est formateur ! J'ai une voix très flexible, je peux chanter beaucoup de choses, du baroque et du classique… Si je refuse un rôle, et ça arrive souvent, c'est que cela ne convient pas à ma voix. Traviata, Lucia, Lulu, Micaëla… c'est trop tôt pour moi même si ce sont des grands rôles que j'adorerais faire. Je choisis toujours ce qui convient le mieux à ma voix et à ma personnalité.
Quand je prépare mes récitals, je choisis avec le pianiste. C'est un travail d'équipe, bien sûr. Je suis encore plus libre quand je fais un Cd. Je choisis moi-même ce que je veux. Bien sûr, je reste toujours ouverte et à l'écoute des suggestions du chef d'orchestre.
D'ailleurs, mon prochain Cd inclura du répertoire français...

Votre nouveau Cd, « Liaisons » qui a reçu un Diapason d'or, propose des airs de Haydn, Salieri, Cimarosa et Mozart. Ce sont vos compositeurs de prédilection ?

C.R.
: Mozart tient une place importante. Depuis mon plus jeune âge, j'ai toujours chanté les héroïnes de Mozart : Blondchen, Zerlina, Susanna et cette année Pamina et Servilia… et aussi les oeuvres religieuses.
Pour le Cd, nous avons choisi Haydn, Salieri et Cimarosa parce que nous voulions montrer les connexions (d'où le titre « Liaisons ») entre ces compositeurs. Ils sont dans une certaine mesure assez similaires. Ils travaillaient tous à la même époque à Vienne sur les mêmes thèmes d'opéras, avec les mêmes librettistes, les mêmes chanteurs… Vienne était un petit monde. Tout le monde se connaissait et s'influençait. Mais chaque compositeur a tout de même apporté sa touche personnelle.
On se focalise presque toujours sur Mozart. Or Salieri était un compositeur très important et il avait beaucoup plus de succès. On a souvent écrit que les oeuvres de Mozart sont supérieures. Moi je ne dis pas cela, je ne les compare pas. C'est juste que chaque compositeur a un langage différent. Sans nul doute, les personnages de Mozart ont une réelle profondeur peut-être plus complexe que ceux de Cimarosa ou Salieri mais cela ne veut pas dire que leur musique est moins digne d'intérêt. Les arias de Salieri par exemple sont très agréables à chanter. Son écriture est très brillante et il met très bien en avant toutes les possibilités de la voix.

Mozart reste beaucoup plus joué que Salieri ou Cimarosa. Quand on observe les programmations d'Opéra aujourd'hui les directeurs misent plus sur Les Noces de Figaro ou sur Traviata ou pour remplir les salles...

C.R.
: Je vois ce que vous voulez dire. Il y a une influence de la finance sur l'art et ceci depuis toujours. Bien sûr, les Opéras doivent remplir leurs salles mais il faudrait que les directeurs artistiques habituent le public à entendre d'autres choses en leur proposant d'autres oeuvres. Il y a tant de belles choses chez Cimarosa ou Haydn. Je pense aussi à Janacek qui est un compositeur fantastique, ou encore Korngold, Zemlinsky ou même les opéras de Schubert qui devraient être joués plus souvent. J'ai constaté qu'en France, les programmes sont souvent très originaux, tout particulièrement pour la musique baroque que l'on entend pas forcément ailleurs dans le monde.
Si vous regardez l'histoire, il y a eu beaucoup d'oeuvres oubliées. La Sonnambula, qui fait partie aujourd'hui du répertoire, doit beaucoup à Callas. Le bel canto a refleuri grâce à elle et à Caballé, Sutherland... Imaginez si Mendelssohn n'avait pas été là, nous aurions même oublié la musique de Bach. C'eut été vraiment dommage !
Je dis souvent que ma religion c'est la musique mais Bach, c'est vraiment mon compositeur préféré !

Chen Reiss
Propos recueillis le 29 décembre 2011.



- LE TOP 50

Avant toutes choses, nous sommes heureux de vous souhaiter une merveilleuse année 2012 que l'on espère toute en musique, en opéra et en danse !

2012 sera une année capitale pour la France où l'on parlera beaucoup de ces deux hommes qui seront tout particulièrement mis en avant par l'actualité... Nous parlons bien évidemment de Debussy et de Massenet (cent cinquantenaire de la naissance de Debussy et centenaire de la mort de Massenet) ! Il est d'ailleurs urgent de parler d'eux cette année car en 2013, l'Allemagne et l'Italie occuperont tout l'espace médiatique avec deux très fortes personnalités, Wagner et Verdi, nés tous deux en 1813.

Il sera amusant alors de faire le compte des concerts et des opéras produits, des Cds et des Dvds édités. Car même si elle est aujourd'hui moribonde, l'industrie du disque nous offre encore de belles choses et il est fort à parier que -année anniversaire oblige- nous aurons de nouveaux coffrets. Difficile de dire s'il est ici question d'opportunisme ou d'une politique artistique trop évidente. Nous pouvons tout de même espérer trouver quelques nouvelles pépites ou quelques incunables. Outre une tournée de concert, on annonce déjà un enregistrement de mélodies inédites de Debussy par Natalie Dessay et Philippe Cassard. Quand on sait la parfaite récitaliste que peut être Natalie Dessay, accompagnée par l'un des grands spécialistes du compositeur, il y a tout lieu d'avoir l'eau à la bouche. On peut présager que ce répertoire sera défendu à merveille grâce à la parfaite diction et à la sensibilité aux mots de la belle soprano soutenue par l'intelligence du pianiste.
En revanche, il est pour l'heure impossible de deviner le nombre de disques qui seront vendus. Même si toutes les chances sont réunies (un compositeur dans l'actualité, une star du chant lyrique, un excellent pianiste, un programme inédit...) on ne peut dire si cela suffira à transformer cette nouvelle sortie en disque d'or !

Pour avoir un aperçu de ce qui marche, il suffit de se rendre sur ce site spécialisé qui donne un palmarès des meilleures ventes de musique classique, en cette fin d'année. La classification hasardeuse du site marchand place en tête les deux albums des prêtres chanteurs. De la musique classique, il n'est pas vraiment question ici car on y chante avec une voix de variété, un peu de liturgie mais surtout des titres pop aussi connus que « Les lacs du Connemara » ou « Mon vieux ». Chacun est libre d'apprécier le sérieux dudit site...
Les deux autres disques qui retiennent notre attention sont la production d'un violoniste hollandais à la chevelure léonine et le dernier disque de Roberto Alagna, intitulé « Pasión ». D'un côté, nous avons des valses viennoises à la sauce double crème et de l'autre, un artiste bien connu qui chante façon ténor, des standards hispanisants. Ce sont ces produits que l'on retrouve en tête de gondole dans les grandes surfaces et qui bénéficient des spots de publicité. Ceci expliquant peut-être cela, les voilà en haut du classement !
S'il est toujours réjouissant qu'un artiste lyrique soit connu du plus grand nombre, on pourra tout de même regretter que des violonistes comme Renaud Capuçon ou Vadim Repin, à la technique plus sûre, ne rencontrent pas le même amour des services marketing. Pour Debussy (et Massenet et Verdi et Wagner et...) formons le voeux que la grâce de Natalie Dessay suffise à enflammer le Top 50 ! Bonne année !

Hugues Rameau - Music & Opera
2 janvier 2012


- LE JUSTE PRIX

Vive Noël ! Cette fête familiale, dont le côté mercantile peut être regretté parfois, reste tout de même, l'occasion de faire plaisir à ses proches et de leur offrir en partage un cadeau. Les plus chanceux auront certainement reçu un chèque cadeau Music & Opera ( cela reste une très bonne idée pour la Saint-Valentin !) ou le dernier Mozart.

Il est amusant de voir fleurir, à l'approche des fêtes, les compilations et les coffrets de musique classique dans les magasins. Car il y en a pour tous les goûts, pour toutes les bourses, de l'intégrale des enregistrements studio de Maria Callas au coffret anniversaire des 200 ans de Chopin de 2010, en passant par les 6 Cds « Je n'aime pas le classique mais ça j'aime bien » (sic). Il y a quelques années, un éditeur proposait une intégrale Mozart. Toute son Oeuvre était au prix de trois coffrets d'opéra. Ce fut un réel succès commercial. Le concept a été repris depuis par les grandes majors et il n'est pas un compositeur qui n'ait eu ou n'aura son intégrale, proposée en coffret à prix réduit. La question alors se pose de la vraie valeur du disque. Autre exemple, quand, il a quelques années, les enregistrements des symphonies de Bruckner par le génial et rare chef d'orchestre Sergiu Celibidache étaient vendus à prix fort, une intégrale regroupe aujourd'hui tous ces enregistrements pour le prix d'un seul. Le consommateur sait maintenant qu'il lui suffit d'attendre quelques mois pour acheter les disques bien moins cher.

C'est que la politique générale des marchands de disque ne fait plus dans le détail. Entre les rachats, les fusions et les rapprochements des grands groupes, on a mis dans le même sac la pop, le rock et la musique classique. Or, vendre Mylène Farmer et vendre Haendel, ce n'est pas le même métier. La jolie chanteuse a un nombre de fans qui permet, à peu près, d'estimer un volume de vente. Grâce à une campagne ciblée et à la couverture médiatique, un Cd pop se vend très fort et ce, en quelques mois seulement. Ensuite, pour entretenir le niveau des ventes, le prix baisse, le disque suscitant moins d'intérêt. On plaque la même logique commerciale sur le classique. Bien évidemment, il n'y a pas d'actualité pour Bach ou Verdi. Rien ne nous presse à acquérir immédiatement un nouvel enregistrement classique, sachant surtout qu'en attendant quelques mois, son prix sera divisé par deux, voire plus ! Lorsqu'une rentabilité immédiate est attendue dans la pop ou dans le rock, elle est plus aléatoire en musique classique (sachant également qu'il y a de fortes chances pour que l'oeuvre qui fait l'objet d'un Cd ait déjà été enregistrée moult fois !) On le sait, le disque est en crise et les sorties Cd de musique classique se réduisent comme peau de chagrin, faute de rentabilité immédiate ! Le serpent se mord la queue...

Et pourtant, la musique classique et le disque ont une longue histoire... Certains enregistrement font partie du patrimoine et il n'est pas rare, pour l'amateur, d'acheter une vieille version d'une symphonie de Brahms. Aubaine pour le commerce, il pourra tout aussi bien racheter la même symphonie mais dans une autre version. Il y a fort à parier qu'il y aura toujours des amateurs de Mozart ou de Wagner. Et le succès de Cecilia Bartoli prouve qu'il suffit parfois d'une brillante étincelle pour enflammer le plus grand nombre. Le marché de la musique classique concerne peut-être un petit nombre d'amateurs mais il existe, bel et bien. Il est dommage de ne pas être un peu plus à leur écoute !

Hugues Rameau - Music & Opera
26 décembre 2011


- ASIE

Au commencement était le verbe et l'on suppose que la musique a suivi, peu de temps après ! Elle n'est pas le propre de l'homme mais pourtant, il n'est pas une civilisation qui n'ait ses coutumes musicales. Sur tous les continents, résonnent des sons harmonieux. L'occident a étendu son influence un peu partout dans le monde, exportant sa culture avec plus ou moins de dégâts mais parfois aussi de bonheur. La musique classique en a profité à tel point qu'il est presque devenu naturel de voir une salle d'opéra dans les pays les plus lointains. Au fin fond de l'Amazonie ou à Hanoi, se dresse un bâtiment qui ressemble bien souvent comme deux gouttes d'eau au Palais Garnier.

La musique classique occidentale s'est intégrée à la vie culturelle internationale avec, il est vrai, cette connotation surannée : l'opéra comme symbole du bon goût et du raffinement ultime.
Pas étonnant alors de voir de nouvelles salles sortir de terre, place Tiananmen, à Dubai ou à Mascate. Car il ne faut pas négliger la dimension politique de la culture. Depuis Louis XVI, nous savons que le rayonnement international d'un pays passe par là. La France a longtemps dicté les bonnes manières à toute l'Europe avant de perdre un peu de sa superbe. En matière de musique classique, il suffit de compter les quelques trente orchestres français quand l'Allemagne en possède plus de 150 ! Le coq gaulois se fait petit poussin devant son cousin germain. Quand Paris a du mal à construire sa Philharmonie, Berlin ose ajouter un étage au Staatsoper.

Au niveau international aujourd'hui, la construction d'un opéra est perçue comme le plus achevé des projets culturels et permet aux puissances d'affirmer leur position. En faisant appel à des architectes aux projets ambitieux, elles semblent rendre hommage à Charles Garnier qui lui aussi, fut un novateur. Et si les lieux ont une importance évidente, il en va de même pour les programmations. Afficher les noms des grands artistes en lettres de lumière est une autre manière de briller et de confirmer sa place de numéro un, comme au Metropolitan Opera, par exemple.
Même si la culture n'est pas une priorité absolue en temps de crise pour les hommes politiques, il est essentiel de leur rappeler constamment son importance. On ne mesure pas la grandeur d'un pays sur le seul critère économique.

Le Japon offre un autre exemple, et sans doute le plus paradoxal. Il jouit d'un rayonnement culturel évident grâce à la richesse de son histoire ou de son patrimoine. Mais sait-on que l'on y trouve l'une des plus belle saisons musicales ? La barrière de la langue fait que ces concerts sont rarement annoncés. Au cours de l'hiver 2011, on a pu y applaudir Daniel Harding, Martha Argerich, Esa-Pekka Salonen, Hilary Hahn ou Anne-Sophie Mutter. De plus, tous les artistes qui s'y sont produit vous le diront. On y trouve une qualité d'écoute exceptionnelle. Le public japonais est l'un des plus connaisseurs et pourtant des plus discrets. Le Japon est-il le nouvel Eldorado des Mélomanes ?


Hugues Rameau
Music & Opera
19 décembre 2011


- LA DELICATESSE

Nos murs sont couverts d'affiches annonçant en énorme les grands concerts rock & pop d'une Madonna ou d'une Lady Gaga, déjà complets mais avec date supplémentaire ajoutée. Ce qui, opportunément, laisse la chance au pseudo retardataire d'acheter son billet pour assister au spectacle, dans ce hangar multiculturel et omnisports, moins beau que Garnier mais bien plus grand.
Quand Britney Spears s'épile le sourcil (ou le cheveu !), tous les médias en parlent. Qu'elle fasse un concert, elle sera alors invitée partout, à une heure de grande écoute, fera des interviews pour dire sensiblement la même chose : une logorrhée tiède qui vantera le monde merveilleux de la star. Ces divas modernes se préoccupent parfois plus de leur promotion que de la justesse de leur voix. Amusant alors, de comparer une salle comme Bercy à Paris qui accueille 18 000 spectateurs en un soir et l'opéra Bastille, qui compte « seulement » 2 700 fauteuils. Néanmoins, cela n'a pas empêché environ 20 000 mélomanes de se déplacer pour assister à l'une des huit représentations de Tannhäuser, en octobre dernier, avec Nina Stemme.
Voix rare, c'est sans doute la plus belle soprano wagnérienne de sa génération, capable du plus sublime piano comme d'un forte décoiffant. Qui en a parlé ? Combien de couvertures de magazines ?

Dans le principe, un récital de chant classique ressemble à un concert de Mylène Farmer. La vedette déroule ses chansons les unes après les autres, alternant tubes du moment, nouveautés et vieux succès. Pour le chanteur classique, ce ne sont que des vieux succès mais quels succès ! Des airs immortels entonnés sans micro...

Un orchestre, une voix, des airs, de la musique, et le succès est au rendez-vous. Il n'y a bien évidemment aucune échelle de valeur qui dira que le classique est mieux que le rock. Chacun a son goût et c'est tant mieux ! La diversité culturelle est un atout. Mais qu'on songe à l'injustice de cette couverture médiatique.

Qu'on songe, par exemple, à cet art si délicat du récital réunissant une voix, un piano et un texte. Nombreux sont les compositeurs à particulièrement briller dans cet exercice. Schubert, bien sûr, qui a écrit les plus beaux cycles de lieder mais aussi Fauré, Debussy, Richard Strauss, Schumann, et tant d'autres... Ce sont des miniatures d'émotion qui demandent d'excellents artistes avec un art de la déclamation et une technique sans faille. Un chanteur n'a que le temps de la mélodie pour donner vie au texte, quelques minutes. Un récital bien composé offrira un éventail d'émotion à nul autre comparable. Il est indispensable de se munir du programme pour jouir des textes, le plus souvent des plus grands poètes. Une fois de plus, réjouissons-nous de pouvoir entendre de merveilleux récitalistes comme Thomas Hampson, Anne Sofie Von Otter, Dania Damrau, Thomas Quasthoff ou Jonas Kaufmann et peut-être en premier lieu, Matthias Goerne et Christian Gerhaher. A hauteur de leur talent, ces merveilleux artistes mériteraient, à eux seuls, toutes les couvertures des magazines du monde !


Hugues Rameau - Music & Opera
le 12 décembre 2011


- REDONNER VIE A HERCULE MOURANT

Le Centre de musique baroque de Versailles vient de consacrer ses Grandes Journées 2011 à Antoine Dauvergne, compositeur majeur du XVIIIe siècle, bien oublié aujourd'hui.

Le 19 novembre dernier, dans le cadre majestueux de l'Opéra Royal de Versailles, a été donnée une version de concert de la tragédie lyrique Hercule mourant, composée en 1761. Cette recréation mondiale (l'opéra n'avait jamais été redonné depuis sa création) a été confiée avec bonheur à Christophe Rousset. Les Talens Lyriques est bien évidemment l'orchestre baroque idéal pour ce type de répertoire même si la justesse des cuivres n'est pas toujours au rendez-vous (péché véniel, le même genre d'accident arrive aussi bien sur des instruments modernes). Le chef français avait réuni autour de lui une distribution haut de gamme, avec Véronique Gens, parfaite tragédienne, en tête d'affiche.

Drame de la jalousie, l'intrigue rappelle celle du Hercules de Haendel (1744) mais rien de comparable dans les airs dévolus à Déjanire, par exemple. Ils auraient parfaitement pu figurer dans la trilogie « Tragédiennes » enregistrée par la soprano (chez Virgin Classics). On admire toujours l'élégance vocale de Véronique Gens et ses emportements dramatiques avec cette diction impeccable qui fait d'elle une reine, en toutes circonstances. Son Hercule d'époux était campé par l'imposant baryton-basse anglais Andrew Foster-Williams, lui aussi doté d'une diction (si importante dans la tragédie lyrique) digne d'éloge. On regrettera juste que les deux héros n'aient pas un duo, aucune scène en commun. On imagine ce qu'aurait pu être cette confrontation...

Légère déception, en revanche, pour la Iole de Julie Fuchs, à qui il manque un rien d'engagement pour donner chair à son personnage. La voix est belle mais elle a peine à s'imposer face à Déjanire. Hilus, l'amoureux de Iole, avait les traits d'Emiliano Gonzalez Toro à qui l'on reprochera trop de fougue ce qui a nuit à la ligne vocale. A l'inverse, Romain Champion, l'autre ténor de la distribution, a su briller dans des rôles subalternes. Cet Atys (dans l'enregistrement d'Hugo Reyne) a tout ! Jaël Azzaretti et Alain Buet ont été parfaits. Ils ont réussi, eux aussi, à donner corps à leurs multiples personnages. Edwin Crossley-Mercer a été annoncé souffrant, ce qui ne l'a pas empêché de montrer une belle voix qu'on a hâte de redécouvrir. Fort heureusement, ce concert à fait l'objet d'un enregistrement mais dans le cadre enchanteur de l'Opéra Royal de Versailles, on se rêvait à voir le spectacle mis en scène. L'opéra baroque fait maintenant les beaux soirs des salles de spectacles. Le public répond présent et fait un triomphe aux Rameau*, Lully et Charpentier. Combien d'autres partitions sont encore au fond des placards des bibliothèques qu'on aimerait voir sur scène ? Grâce au travail du CMBV, nombreux sont les compositeurs réhabilités. Après les Journées Campra, on attend toujours le directeur artistique qui montera une Europe galante. Ce ne sont pas les oeuvres qui manquent, mais une politique artistique courageuse. Espérons qu'on redonnera rapidement vie à cet Hercule mourant !

Hugues Rameau - Music & Opera
le 5 décembre 2011

*En fin de saison, au Palais Garnier, on s'arrachera les places pour Hippolyte et Aricie de Rameau dans la mise en scène de Ivan A. Alexandre (créé à Toulouse avec une presse dithyrambique). N'attendez pas pour contacter le service de réservation de M&O. Nous avons quelques places !


- LA DISPARITION

Sena Jurinac a été la voix straussienne et mozartienne des années 50-60. Dotée du titre honorifique de Kammersängerin (chanteuse lauréate) du Staatsoper de Vienne, elle y donna plus de mille représentations. Elle laisse peu d'enregistrements et pourtant, ce fut une grande et belle cantatrice. Sena Jurinac vient de s'éteindre.
Même si elle n'était pas complètement tombée dans l'oubli, en apprenant cette nouvelle beaucoup se sont étonnés de la savoir encore de ce monde. C'est une cruelle réalité qui touche tous nos artistes. La disparition de la scène plonge irrémédiablement dans l'oubli.

Il y a peu, nous regrettions Dame Margaret Price qui avait fait ses derniers récitals il y a une dizaine d'années, sans toutefois annoncer officiellement son retrait des scènes lyriques. Le Wigmore Hall de Londres, à la prestigieuse programmation, avait annoncé un récital en compagnie de Ian Bostridge, il n'y a pas si longtemps. Les amoureux de la diva galloise se réjouissaient de retrouver leur idole, espérant secrètement une tournée où, pour la dernière fois, ils pourraient l'applaudir. Le récital n'a jamais eu lieu... Il y a eu des articles élogieux dans la presse spécialisée et de nombreux blogs sur le musique classique ont parlé de l'immense artiste qu'elle a été. Ces textes d'amoureux sont un hommage émouvant. Opportunément, BR Klassic avait édité un cd quelques mois auparavant, contenant des enregistrements inédits. On y trouve tout l'art de la diva et notamment un des plus beaux « Tu che la vanità » (du Don Carlo de Verdi) de la discographie.

Pour ces médias, Margaret Price a peut-être eu la chance d'être toujours présente dans les mémoires. Malgré son énorme talent, si sa disparition avait lieu en 2031, il n'est pas sûr du tout qu'on écrivît autant d'hommages. Car la valeur de l'artiste ne change rien à l'inégalité du traitement, sans parler des « grands » médias. En juillet 2004, à une semaine d'intervalle, Carlos Kleiber et Sacha Distel tiraient leur révérence. Pour les actualités, c'est un mois souvent calme et la moindre nouvelle est étirée pour combler le temps d'antenne. Le présentateur de la télévision française a consacré quelques 20 minutes de son journal à grande audience au chanteur de Scoubidou. Pas un mot en revanche sur l'intègre et génial chef d'orchestre ! car ici, la popularité prime.

Certes, il reste les enregistrements. D'autres grandes sopranos disparues, comme Elisabeth Schwarzkopf et Joan Sutherland, laissent un testament considérable au disque. Ce marché, pourtant moribond, entretient leur mémoire mais pour combien de temps encore ? Lorsque EMI et Decca auront épuisé le catalogue, elles ne pourront pas compter sur une légende constamment entretenue, comme celle de Callas, pour vendre de nouvelles compilations. Ne reste alors pour nos artistes qu'à avoir une vie tragique, la seule qui suscite vraiment l'intérêt du plus grand nombre. Il faut cette destinée hors du commun pour que l'on ne les oublie jamais. Mais avant de penser à la postérité, il reste, pour une artiste classique, une question bien d'actualité celle-là : comment simplement exister aujourd'hui dans les grands médias ? Participer à une émission de télé-réalité, est-ce l'ultime solution pour faire parler de soi !?

Hugues Rameau - Music & Opera
le 28 novembre 2011


- LES 30 TENORS

« Que sont les grandes voix devenues ? » « Il n'y a plus de chanteurs verdiens, sans parler des wagnériens »... sont les phrases que l'on entend ou qu'on lit régulièrement dans les médias. A croire que la dernière soprano a disparu avec les dinosaures ! Rien de plus faux ! Il suffit de fréquenter les opéras pour se rendre compte que notre époque est formidable. Du côté des ténors, par exemple, on peut applaudir, en une saison, un Jonas Kaufmann, un Roberto Alagna, un Ramon Vargas, un Placido Domingo, un Juan Diego Flórez, un Vittorio Grigolo, un Joseph Calleja, un Marcelo Alvarez, un Piotr Beczala, un Peter Seiffert, un Klaus Florian Vogt... aux quatre coins de la planète.
Il est juste de rappeler qu'il n'y a pas si longtemps, on ne parlait que des fameux « trois ténors ». On se désespérait qu'une relève ne fût pas assurée et l'on était persuadé que l'on voyait pour la seule et unique fois de notre vie l'incontournable concert des trois plus grandes voix de tous les temps. Effectivement, si aujourd'hui un organisateur avait la lucrative idée d'organiser de nouveau un tel événement, ce ne serait plus le concert des « trois » mais des « au moins trois ténors » ! Ce titre ne serait pas vraiment vendeur, mais il met en évidence que nous sommes bien gâtés avec cette abondance de talents !*
Parfois, cela ne nous empêche pas de ressentir une légère déception, en entendant ce fameux grand air, celui enregistré des centaines de fois et que tout mélomane connaît par coeur. Inconsciemment, nous comparons souvent la prestation du chanteur que nous voyons évoluer sur scène au souvenir que nous avons au disque. Implacablement, nous plaçons l'artiste dans la balance, lui opposant des centaines de concurrents invisibles. Combat déloyal, un disque de studio n'a rien de spontané. Des heures de travail, d'enregistrement, de ré-enregistrement nous donne parfois ces pépites, ces interprétations parfaites qui gravent notre mémoire. Dès lors, Comment chanter Calaf après le « Nessun dorma » de Pavarotti ? Fort heureusement, rien n'est figé dans la musique classique et une référence d'un jour n'en fait pas une référence de toujours. Avant Pavarotti, on ne jurait que par Beniamino Gigli. Et il faut honnêtement reconnaître que l'interprétation évolue, ringardisant parfois le sublime d'hier... De plus, on pourra aisément se lasser d'un disque trop souvent entendu. A la scène, un chanteur ne reproduira jamais exactement le même son, un disque oui ! Il y a une réelle magie dans la spontanéité.
Et que dire d'un interprète qui transcende tous les souvenirs que nous avons ? N'est-ce pas là la garantie du plus grand frisson qui soit ?
Mais pas d'angélisme, il arrive qu'à l'inverse, lorsqu'on ne songe qu'à la version du disque, c'est pour se réfugier ou pour se protéger. A l'évidence, c'est parce que le chanteur est médiocre voire très mauvais. Cela arrive !

Hugues Rameau - Music & Opera
21 novembre 2011


* A défaut des « trois ténors », M&O vous propose à l'achat quelques places pour le concert de La soprano, Le ténor et Le baryton : Anna Netrebko, Jonas Kaufmann et Erwin Schrott ! au Royal Albert Hall de Londres, le 6 juin 2012 (Réservation en cliquant ici)


- NAISSANCE D'UNE LEGENDE

Même s'il reste encore quelques rares spécimens, l'icône de la Diva a vécu. Comme les actrices de cinéma d'aujourd'hui, nos stars de l'opéra ne sont plus ces grandes dames emperlousées et portant vison en toute saison. On peut les croiser au coin de la rue, entamer la conversation pour leur dire notre amour sans qu'elles ne nous lancent un regard glacial. Les amateurs d'autographes le savent bien, les chanteurs se prêtent bien volontiers aux dédicaces après les représentations.
Une star absolue comme Cécilia Bartoli ne fait pas exception même si son statut pourrait lui permettre d'exiger limousines et gardes du corps.
Sans évoquer ses nombreuses distinctions, récompenses et titres de gloire, rappelons juste que, comme une star du rock, elle a vendu quelques millions d'albums et que ses concerts se jouent toujours à guichet fermé. Le château de Versailles lui a même ouvert la Galerie des Glaces pour une soirée de gala. Les spectateurs de Music & Opera qui ont pu assister à ce concert s'en souviennent avec émotion.
Même si ce récital était tout à fait exceptionnel, chaque représentation est un événement. Petit à petit, la légende se construit. Une anecdote raconte que toute jeune, Cecilia, en vacances a Paris, n'ayant plus assez d'argent pour payer son retour à Rome, eut l'idée de chanter dans la rue pour récolter quelques sous. Ce sont donc les fiers parisiens qui peuvent s'enorgueillir de l'avoir entendu, avant tout le monde ! même si, notoriété aidant, le nombre de journalistes clamant avoir découvert la chanteuse est exponentiel...
Et si l'on sent chez la belle romaine, l'amour de la scène, elle se fait rare à l'opéra (une ou deux productions par saison), non par caprice mais par manque de temps entre les tournées et le travail de recherche dans les bibliothèques. Si Cécilia Bartoli a été une des pionnières de la redécouverte Vivaldi, c'est grâce aux heures passées sur les partitions oubliées. Gluck, Salieri et les compositeurs baroques italiens en ont également bénéficié. Certes, il y eut Mozart, il y a toujours Rossini et Haendel mais le fait reste sensationnel de pouvoir proposer à son auditoire et au plus grand nombre des oeuvres totalement inconnues et avec le succès que l'on sait. Peut-être est-ce là une preuve que la démocratisation de la musique classique est possible ?
Bien sûr, il faut parler de cette voix unique, de l'incroyable étendue de la tessiture, de cet art hallucinant de la vocalise, du feu d'artifice vocal et aussi de la projection limitée. L' opéra de Zurich, salle à taille humaine, est l'écrin parfait pour ce joyau où elle se produit régulièrement avec des gens qu'elle aime.
Cécilia Bartoli n'est pas Maria Callas. Même si quelques indiscrets parlent d'un baryton zurichois, n'attendez pas les unes des journaux pour connaître sa vie privée. Il est beaucoup plus intéressant de parler des compositeurs, des oeuvres ou des grands chanteurs d'autrefois (comme Maria Malibran). Mais l'on peut imaginer aisément que, avec les années, on parlera de la Bartoli comme d'une autre légende du chant...

Hugues Rameau - Music & Opera
14 novembre 2011


P.S. : Music & Opera a la chance de pouvoir vous proposer quelques places à Zurich pour Otello, le rare et passionnant opéra seria de Rossini avec une très belle distribution et une certaine Cécilia Bartoli en tête d'affiche ! (nombre de places très limité)


- L'HERITAGE GREC

Une célébration en chassant une autre -c'est la limite du genre- on vient de « fêter » les 35 ans de la disparition de Maria Callas (avec certes, un peu d'avance), peut-être moins pompeusement que dans le cas Liszt mais avec néanmoins la sortie d'une énième compil' (« Callas Effect » chez EMI) et d'un excellent documentaire sur Arte. D'ailleurs, ce même documentaire avait déjà été diffusé en 2007, pour le... trentième anniversaire de sa disparition ! Mais les mythes sont éternels et la Diva Assoluta mériterait qu'on lui consacre plus d'un colloque chaque année. Là n'est pas la question. En revanche, célébrons-nous Callas pour les bonnes raisons ?

Comme toujours, l'on parlera plus du déclin que de l'ascension, d'Aristote Onassis que de Giuseppe Verdi. Rendons à Callas ce qui appartient à Callas et penchons-nous sur la révolution qu'elle a engendré. Avant elle, régnaient les rossignols virtuoses, les grands airs avec la main sur le coeur en guise de tout jeu de scène. L'artiste lyrique était ce cabot venu là pour se faire applaudir. Peu importait qu'il s'agisse alors de Rossini, de Verdi ou de Puccini, la musique servait le chanteur et pas l'inverse. Et puis Callas est venue, avec ce timbre si particulier et cette magique inflexion de la voix où chaque syllabe fait sens. Lorsqu'on écoute un de ses nombreux et pourtant si précieux enregistrements, on saisit immédiatement ce que dit la musique. Grâce à Callas, c'est tout un répertoire qui a reçu un éclairage nouveau. On a redécouvert la profondeur de Bellini, pour ne citer que lui car les exemples sont pléthoriques.

Hélas ! sa vie fut à l'image des héroïnes tragiques qu'elle a si bien incarné sur scène. L'Artiste consumée par son art a forgé le mythe. Un mythe si fort aujourd'hui qu'il fait oublier que ce qui a fait la grandeur de Callas, ce n'est pas la beauté même de sa voix, mais l'extraordinaire talent à la mettre au service pour la musique.
Le mélomane ne s'y trompe pas, même s'il se sent obligé de se justifier lorsque « par malheur » il n'aime pas le timbre. On a le droit de ne pas aimer la voix, c'est une affaire de goût et cela se comprend.

Il est, par ailleurs, tout à fait paradoxal que l'un des plus beaux timbres de soprano qui soit aujourd'hui, Angela Gheorghiu, se risque à sortir un album intitulé « Homage to Maria Callas ». Oser ce rapprochement est une bien drôle d'idée marketing, et l'on redoute pour la belle roumaine, outre les critiques et la comparaison, la confusion d'image avec la mythique diva capricieuse...
Le plus vibrant hommage que l'on peut rendre à Callas, lorsque l'on est un artiste, c'est de servir la musique et rien que la musique. Le plus vibrant hommage lorsque l'on est spectateur, c'est d'applaudir à tout rompre lorsque l'on décèle chez tel ou tel artiste, le style parfait, l'engagement total, la flamme ... l'héritage Callas !

Hugues Rameau - Music & Opera
7 novembre 2011



- LISZT EST RESSUSCITÉ

Le 22 octobre 2011, Franz Liszt a eu 200 ans. Cette date marque déjà la fin des célébrations Liszt, relativement discrètes, comparées au tapage Chopin de 2010 ou des événements Verdi et Wagner déjà annoncés. Mais à quoi servent ces commémorations ?
« A rien » diront certains car il est vrai que nous n'avons pas eu à attendre cet anniversaire pour admirer la virtuosité de l'écriture ou pour succomber aux charmes des « Rêves d'amour ». A quoi bon, en effet, nous vendre des voyages à Salzbourg avec l'année Mozart ou des pèlerinages à Bayreuth en 2013 ? Chaque année, ces villes symboles savent rendre justice à leur prodige avec des festivals de qualité. Et lorsque une ville ou une région, voire un pays tout entier redécouvre soudain son enfant compositeur chéri, jusque-là honoré par une toute petite statuette sur la place du village, personne n'est dupe. Un marketing trop visible refroidit toujours les plus enthousiastes.

Chaque année, nous avons notre lot de célébrations rendant malheureusement plus criante la différence de notoriété des uns et des autres. On aurait pu espérer qu'en 1996, Paris célèbre Ambroise Thomas qui a eu la bonne idée de s'éteindre dans la ville lumière, cent ans plus tôt. Il n'en a rien été. En revanche, en 2011, l'Orchestre National de France a joué, au Théâtre du Châtelet à Paris, l'intégrale des symphonies de Gustav Mahler, mort en 1911 à... Vienne ! C'est la loi du genre, les plus célèbres sont les plus célébrés, même hors de leurs frontières.

Ambroise Thomas a tout de même eu son petit succès en 1996. Le Grand Théâtre de Genève a offert à Natalie Dessay sa première Ophélie d'Hamlet avec Simon Keenlyside, dans une production de Moshe Leiser et Patrice Caurier devenue depuis légendaire. Il fallait l'audace d'un directeur artistique et la combinaison de talents aussi éclatants pour rendre justice à ce chef-d'oeuvre. De fil en aiguille, d'autres directeurs s'y sont intéressés. Depuis, plusieurs productions d'Hamlet ou de Mignon (l'autre chef d'oeuvre), se sont montées et se montent encore cette saison et non des moindres (Stéphane Degout, sans nul doute, sera un Hamlet de rêve, sans parler du Mignon de Sophie Koch). Comble du succès, on exhume les oeuvres d'Ambroise Thomas totalement oubliées. S'il y a bien eu un effet « célébration », c'est en quelque sorte à rebours, si l'on peut dire.

Franz Liszt, quant à lui, n'a pas besoin d'une redécouverte. Les plus grands se sont risqué à la redoutable et grandiose sonate en si mineur. Et si une maison de disque ose un nouvel enregistrement après Horowitz, Argerich ou Zimerman, c'est dans l'ivresse d'une fête d'anniversaire. Khatia Buniatishvili, une jeune artiste de 24 ans nous offre un enregistrement époustouflant suivi d'une série de concerts très attendus. Franz Liszt ne pouvait rêver plus bel hommage !

Hugues Rameau - Music & Opera
31 octobre 2011


P.S. : N'hésitez pas à découvrir Khatia Buniatishvili, à voir Hamlet ou Mignon d'Ambroise Thomas. Notre service de réservation est là pour vous !


- L'EPHEMERE

La disparition tragique de Salvatore Licitra cet été, a été ressentie avec une vive émotion. Ce ténor qu'on a comparé à Luciano Pavarotti en son temps, comme bien d'autres, menait une honorable carrière, faisant régulièrement les beaux soirs du Metropolitan Opera. Ce talent fauché dans la fleur de l'âge nous rappelle que toute gloire est éphémère et qu'il faut se dépêcher de savourer les grands moments.

Il existe une injustice entre les artistes. Un chef d'orchestre, le travail aidant, se nourrit toujours de son expérience et dans certains cas, il atteint au sublime comme aujourd'hui, Claudio Abbado ou Michael Gielen. Il en va de même pour certains interprètes quand la profondeur d'interprétation se double d'une technique phénoménale (les Martha Argerich, Nelson Freire, Radu Lupu,...). Mais pour un chanteur qui porte en lui son propre instrument, le temps est toujours compté. Certes, il y a des exceptions célèbres, comme le ténor de tous les records, Plácido Domingo (non content d'avoir épuisé tous les rôles du répertoire de ténor, il attaque les rôles de baryton, à plus de 70 ans !). Mais une carrière de chanteur se limite en moyenne à une trentaine d'année. L'usure du temps est irréversible. Callas, la plus symbolique, la plus déesse de nos divas, n'a chanté sur les grandes scènes que jusqu'à l'âge de 40 ans.

Injustice aussi, car quand les bravos et l'amour du public poussent un interprète à se produire plus encore, les chanteurs, au contraire, doivent refuser les contrats, les invitations, les rôles trop lourds pour se préserver. Pour ne pas avoir su dire non, combien de voix se sont éteintes, usées prématurément par trop d'engagements de par le monde ? Des artistes à la voix et au succès sensationnels comme Cecilia Bartoli ou Philippe Jaroussky se produisent intelligemment peu, ce qui rend plus exceptionnelles encore leurs apparitions. Et il faut songer aussi au travail quotidien nécessaire, au temps à apprendre les partitions, aux heures de répétition pour cet instant éphémère, la représentation. Car c'est bien ici, dans un théâtre, que doit s'entendre la musique. Un enregistrement ne remplacera jamais l'émotion intacte du moment. Le son d'une chaîne hi-fi, aussi bon soit-il, est incapable de restituer l'impact de Jonas Kaufmann, le moiré d'Anna Netrebko, le soleil de Roberto Alagna... La voix est une chose fragile. C'est un bien immatériel et éphémère mais nous avons une chance extraordinaire -le savons-nous ?- en ce début de XXIe siècle, d'être entourés de talents magnifiques (les Fleming, Gheorghiu, Mattila, Dessay, Harteros, Koch, Stemme, DiDonato, Terfel, Goerne, Keenlyside, Alvarez, Vargas, Damrau, Grigolo, et ce ne sont que quelques exemples...) Il est urgent de goûter à tous ces fruits, maintenant !


Hugues Rameau - Music & Opera
14 octobre 2011



- LES ANCIENS ET LES MODERNES

Un autre plaisir qui jalonne les joies de la musique classique, c'est la découverte de ces lieux magiques où étincellent les dorures et les pampilles. Le spectacle commence bien souvent dès l'abord du temple où le spectateur, quelques minutes après avoir franchi ses portes, sera conditionné pour se laisser emporter inexorablement par le déchaînement de passions, du rire aux larmes... Charles Garnier l'avait bien compris mais il n'était pas le premier ! Les romains par exemple avaient déjà bien le sens du spectacle (pas forcément du meilleur goût si l'on se réfère aux gladiateurs) et nous devons les remercier de nous avoir laissé ce chef d'oeuvre : le théâtre antique d'Orange.
On connaît les Chorégies, le plus vieux festival français (la première représentation lyrique date de 1869) pour ses légendaires productions ou pour avoir vu une retransmission télévisée. Et c'est le coeur battant que l'on découvre enfin le fameux mur : un mur énorme qui écrase une place de village avec, à ses pieds, un lego de caravanes et de préfabriqués, les loges où nos dieux et nos divas se parent.
Le fidèle passe de l'autre côté du mur pour découvrir le spectacle : le théâtre le mieux conservé du monde romain, le ciel comme plus beau plafond, environ 10.000 personnes avec cette qualité d'écoute rêvée, l'acoustique incroyable et enfin les opéras, les concerts, les artistes... Orange est une véritable expérience à vivre !

Il est aussi des lieux improbables, où l'on n'imaginerait pas l'émotion possible et pourtant... Le Movimentos de Wolfsburg est un festival de danse encore trop peu connu des francophones. De Wolfsburg (en Allemagne, entre Hanovre et Berlin), les férus d'architecture contemporaine connaissent le Phaeno, construit par Zaha Hadid, mais on connaît certainement mieux la ville pour son patrimoine industriel car elle abrite la firme Volkswagen. Les quatre cheminées du KraftWerk domine un lieu créé de toute pièce, il y a dix ans : l'Autostadt, une gigantesque ville-musée de la voiture, avec évidemment, plusieurs pavillons présentant les bolides anciens et nouveaux dans une scénographie à l'européenne (c'est à dire hollywoodienne, le chic et le bon goût en plus).
L'évolution, l'homme se déplaçant, l'homme en mouvement... ces concepts ne pouvaient trouver meilleure illustration que dans un festival de danse. Chaque année, en avril et mai, le Movimentos se tient dans l'ancienne centrale électrique entièrement réhabilitée et qui ouvre ses portes uniquement pour l'occasion. Grâce à un savant jeu de lumière et une formidable réorganisation de l'espace intérieur, le lieu devient un théâtre Ce qui fut l'objet industriel de la technique froide devient un décor, un temple moderne qui accueille les corps, les danseurs et la musique. Le Movimentos est une expérience moderne à vivre !

Dans un ancien théâtre, dans une usine moderne ou dans tout autre lieu grandiose, le spectacle commence bien avant la représentation.

P.S. : La réservation pour les Chorégies d'Orange 2012 est déjà ouverte. Le programme du Movimentos 2012 devrait être connu bientôt.

Hugues Rameau - Music & Opera
Le 10 octobre 2011



- LES SPECIALISTES

Tout le monde aime la belle musique. Il faut dire qu'elle est présente un peu partout autour de nous. Elle nous fait patienter au téléphone, nous accompagne dans les ascenseurs, dans les grands magasins... A la télévision, elle nous fait même vibrer pour une tranche de jambon ou pour une marque de pâtes, forcément italiennes. Pourtant, le goût sincère pour le classique et l'opéra ne se dément pas et le désir de franchir la porte des prestigieuses salles dorées est réel et spontané. Qu'on pose la question autour de soi, tout le monde souhaite voir un opéra. Le nombre de demandes que nous recevons nous en est témoin mais combien sont les néophytes qui n'osent pas encore ?
« Comment réserver, que faut-il voir ? Par quoi commencer * ? » Certes, il existe quelques barrières que notre service de réservation aide à franchir, mais il en est une plus sournoise qui paralyse souvent les meilleures volontés, le complexe de la culture : « Je ne suis pas un spécialiste... » « J'aime bien mais je n'y connais rien ! » sont les phrases que nous entendons comme si, pour un art aussi immédiat que la musique, il fallait avoir fait des études supérieures pour prétendre acheter une place !
Il y a une époque pas si lointaine où Callas faisait les mêmes couvertures de journaux qu'Elvis Presley, une époque où l'opéra faisait partie de la culture de tous et même sans être un « spécialiste », on entendait parler de cinéma, de théâtre et de musique classique qui faisaient jeu égal dans les médias.
Aujourd'hui, il n'est pas un quotidien, un magazine ou un journal télévisé qui ne fasse écho des dernières sorties cinéma ou du concert « déjà complet » de Lady Gaga. Au fil des années, l'image de l'art lyrique s'est embourgeoisée dans la presse. L'opéra est devenu cette vieille dame qu'on respecte, à qui on accorde une attention polie puis qu'on ne fréquente plus car on devient persuadé que vu son grand âge, elle ne doit parler que le latin ! Inutile de reprendre les études de lettres classiques, l'opéra se porte bien, il n'a même jamais cessé de se développer, de créer, de vivre ! Voyez les créations mondiales chaque année, comme récemment le Royal Opera House de Londres consacrant une oeuvre au sujet du mannequin Anna Nicole Smith ou bien encore, San Francisco avec un opéra sur le 11 septembre. C'est avec une création mondiale que Plácido Domingo a enchanté les spectateurs du Châtelet, ravis de venir découvrir un opéra pour la première fois. Le désir est là mais ce ne sont plus les grands médias qui satisferont l'attente. A force de marginaliser le genre, ils ont entretenu l'idée que les rênes de la musique classique étaient détenus par un petit microcosme de savants peu avides de partager leur savoir. Rien n'est moins vrai. Pour quelques anecdotiques snobs, combien de Jean-François Zygel, de Frédéric Lodéon, de Pierre Charvet, de passeurs passionnés qui n'ont qu'un but : partager et rendre la culture à ceux à qui elle appartient, nous tous.

Hugues Rameau - Music & Opera
Le 3 octobre 2011

* Dans « le coin du Néophyte », M&O a sélectionné des oeuvres (la plupart du temps dans de hauts lieux de l'Opéra) susceptibles d'encourager une première approche.



- LE CAS ALAGNA

A en croire le nombre de réservations et de places vendues par Music & Opera, c'était l'événement lyrique de la rentrée parisienne, la production la plus attendue : Faust de Gounod avec, dans le rôle-titre, Roberto Alagna.
Dans la carrière d'un ténor, c'est un rôle important, le passage obligé par l'opéra français, l'un des plus populaires avec Carmen. De bien célèbres gosiers s'y sont illustrés mais pour Roberto Alagna, il y avait ce petit plus apporté par le phrasé incomparable du ténor francophone et les fameux « r » grassayés, que les spectateurs d'Orange, de Londres ou de Vienne avaient déjà pu apprécier. Certes, la distribution était moins prestigieuse que celle de Londres (immortalisée par le dvd) mais de bonne facture et vraisemblablement portée par le travail souvent convaincant du metteur en scène Jean-Louis Martinoty.
Cerise sur le gâteau, nous revenait un grand chef d'Opéra, Alain Lombard, célébré dans le goût français, c'est-à-dire un peu tard et après l'avoir snobé une bonne partie de sa carrière. Tout concourait à rendre les représentations inoubliables et l'attente était à son comble, mais c'était sans compter sur la malveillance qui entache souvent notre quotidien : le goût du scandale !

Et le scandale éclata en gros titre dans Le Journal du Dimanche : « Clash à l'Opéra, face à Alagna, le chef s'en va ». Alain Lombard claque la porte à quelques jours des représentations ouvrant le bal des règlements de compte, à coup de déclarations dans la presse, un véritable crêpage de chignon !
La presse toujours tenue à l'objectivité a cependant laissé juste ce qu'il faut de soufre pour enflammer la belle machine médiatique qu'est aujourd'hui Internet. Et là, tout au long des sites, blogs et forum... ce fut parfois une déferlante haineuse et nauséabonde. Alagna est crucifié sur la place publique, ce n'est plus Faust mais Marguerite !

Certains comportements sont certes inexcusables, mais dans un affrontement entre deux personnes, comme dans un divorce, la prudence veut qu'on se garde de donner un avis. De récents événements ont, par l'exemple, illustré les propos de Pirandello : « Chacun sa vérité » ! Et d'ailleurs, ne doit-on pas juger un artiste sur le seul critère qui vaille, celui de son travail, celui de la scène ? Se soucie-t-on de l'ambiance en cuisine lorsque l'on déguste un plat trois étoiles ?
C'est qu'ici, nous sommes à l'opéra, le lieu de la passion, du drame, des sentiments exacerbés où le goût du scandale se nourrit ! Et les détracteurs féroces tout comme les fans hystériques mélangent allègrement vie privée et travail. Qu'on aille voir sur Google, les recherches sur « Roberto Alagna » propose dans l'ordre : Divorce, Concert puis Sicilien ! Il faut que nos stars soient « plus grandes que la vie » et le mythe de la Diva capricieuse perdure puisque nous l'entretenons. Mais il est peut-être temps de se concentrer sur la musique et rien que la musique pour ne plus parler de Roberto Alagna que comme du grand artiste qu'il est... et rien d'autre.

Hugues Rameau - Music & Opera
26 septembre 2011



- LE NUMERO 1

Le « plus grand », le « meilleur », le « best of », nous sommes abreuvés à longueur de journée, à longueur de spot de pub de cette notion du plus grand, du plus beau, du plus fort...

Dans le petit monde de la musique classique, on entend souvent, lorsqu'il s'agit d'un disque : c'est la meilleure version ou lorsqu'il s'agit d'un interprète : c'est le plus grand ! Une notion somme toute, étrange car existe-t-il même une compétition entre les artistes ? La scène est-elle un ring où l'on se départage à coup d'archet ou à coup de glotte ? Quand on connaît le travail des artistes, on les imagine mal chausser leurs gants de boxe pour gagner une salve en or d'applaudissements. Il n'y a pas de compétition ici, tout juste quelques rivalités mais le plus souvent une admiration réciproque.

Alors parfois, marketing aidant, quelques-uns sont propulsés en tête de gondole, ce qui pourrait nous laisser croire à leur suprématie absolue. Mais si tel était le cas, on verrait André Rieu à l'affiche du Musikverein un peu plus souvent. La qualité d'un artiste se juge sur son talent et surtout sur la façon dont il l'exploite, jamais au nombre de places ou au nombre de disques vendus.

Reste que nous, les spectateurs, sommes capables de juger sur pièce mais comment définir un gagnant par ce seul critère, à la fois subjectif et déraisonnable, qu'est l'émotion !? Car c'est bien ce qui nous guide tous en musique classique : l'émotion ou plutôt les émotions, à la fois intimes et partagées ! Décréter tel ou tel artiste meilleur que tel ou tel autre est de l'outrecuidance ou au mieux une belle idiotie.

Notion perfide enfin qui dans l'empressement, nous donne l'amère impression qu'en dehors des « plus grands », il n'y a pas vraiment de place pour les autres... Car enfin, celui qui ne souhaite entendre ou voir que les soit-disant meilleurs risque fort de passer à côté de l'essentiel : l'instant éphémère et sublime lorsque, au cours d'un concert, d'un opéra, d'un récital, d'un spectacle de danse... le temps est suspendu, le moment rare et où toutes les notions disparaissent.

Hugues Rameau - Music & Opera
16 septembre 2011